[Entretien #1] Untaking Space : un voyage philosophique à vélo aux U.S.A par Damien Delorme

©Untaking Space par Damien Delorme

L’envie d’un ailleurs, du « grand dehors » comme le dit si bien l’écrivain Nicolas Bouvier, on y pense souvent mais difficile de franchir le pas. Avec son projet Untaking Space – the U.S. Project, Damien s’apprête à le franchir l’année prochaine (de janvier à juillet 2016). Trouvant son projet très instructif et assez fou, j’ai souhaité vous le présenter aujourd’hui et lui laisser la parole.

Untaking Space - Damien Delorme, Tanzanie
©Untaking Space – Damien Delorme, Tanzanie

Avant tout qui est Damien ? Son nom complet est Damien Delorme, il a 31 ans et est professeur de philosophie. Depuis près de 15 ans, il réfléchit au meilleur moyen de lier en une seule aventure ses passions : le voyage, le sport, l’écologie, l’éducation et, bien entendu, la philosophie. De cette réflexion est né Untaking Space – the U.S. Project : un voyage philosophique à travers les Etats-Unis. Au fil d’une ligne verte que Damien s’est tracé, il pédalera sur 10 000 km pour aller à la rencontre de plus de 30 communautés qu’il définit comme « écotopies ». 30 lieux de résistances et d’innovations qui se fédèrent et se structurent autour d’une préoccupation écologique.

Untaking Space par Damien Delorme
©Untaking Space par Damien Delorme

30 écotopies, 30 étapes à découvrir sur son site.

Damien, comment vas-tu approcher ces communautés ? Les as-tu contactées en amont ou iras-tu au culot ?

La plupart des écotopies que j’ai repérées via Internet semblent très ouvertes et accueillantes. Prévenir quelques jours avant semble amplement suffisant voire superflu ! Pour d’autres, je prendrai des contacts plus en amont, par exemple pour essayer de rencontrer John Baird Callicott, professeur émérite à l’Université North Texas et figure de proue de la philosophie de l’environnement. Mais je veux surtout laisser l’espace à des rencontres impromptues, à des changements de trajectoires, à des sollicitations spontanées et à des arrivées à l’improviste. Il y a cette phrase de Sylvain Tesson qui dit « voyage organisé : oxymore » et ça me plaît bien parce que c’est sans doute une des façons la plus jubilatoire de justifier la non-maîtrise ! ».

Que veut dire Untaking Space ? Littéralement, le nom du projet peut se traduire par « laisser être l’espace ». Mon avis ? Laisser être l’espace traduit parfaitement son « envie d’ailleurs », de découvrir et de comprendre ces habitudes de consommation différentes et plus propres qui permettent à ces communautés d’être autarciques.

Great Salt Lake 4, Utah, U.S.A_2013
Great Salt Lake 4, Utah, U.S.A_2013 ©Untaking Space par Damien Delorme

Bien qu’il pédalera seul, il embarquera avec lui, dans le cadre d’un projet pédagogique, des élèves de différents niveaux (du CM1 à la Terminale) et leurs enseignants. Depuis la France, ils le soutiendront en s’appuyant sur ses découvertes pour réfléchir aux questions environnementales qui nous préoccupent aujourd’hui. Leurs travaux seront publiés sur le site Untaking Space – the U.S. Project et serviront de support lors d’exposés ou de rencontres interscolaires.

Un projet pédagogique…à portée philosophique…avec des enfants ? Pourquoi avoir opté pour des classes de différents niveaux ? Nous aurions pu penser que cela ne s’adressait qu’aux lycéens ? Ou aux étudiants ?

« J’ai surtout choisi les enseignants avec qui je voulais travailler. Ce sont des personnes dont je me sens proche et avec qui il est facile d’inventer des façons d’enseigner. Et il m’a semblé intéressant d’impliquer différents niveaux parce que je suis persuadé que les facultés fondamentales de l’activité philosophique (l’étonnement, le sens du questionnement, la réflexion critique, la capacité à argumenter, etc.) sont présentes dès le plus jeune âge, parce que l’effort de m’adresser à des publics différents oblige à une souplesse de discours et une précision synthétique et enfin parce qu’il n’est jamais trop tôt pour prendre soin de son rapport à la nature ! ».

©Untaking Space par Damien Delorme
Land Art_Spiral Jetty, Robert Smithson, Great Salt Lake, Utah_2013 ©Untaking Space par Damien Delorme

Il existe aussi en France des projets dits « écotopies » comme par exemple Les Jardins de Cocagnes (agriculture artisane / mixité sociale)…peut-être moins fortes qu’aux U.S.A. As-tu aussi fait quelques recherches en France ? Que penses-tu de ses nouvelles « initiatives » ?

Évidemment, je ne vais pas aux U.S.A. parce qu’il n’existerait rien en France. Je connais le réseau des alternatives associatives et écolo en France parce que mes parents et leurs amis y étaient impliqués (Coop. Bio, jardins de réinsertions, valorisation des déchets, AMAP, permaculture, communauté de l’arche, …). Ces initiatives me semblent de formidables viviers de créativité et d’espoir. Je crois qu’elles méritent d’être soutenues. Mon idée est aussi, en allant voir au loin ce qui se passe, d’amener les gens à interroger ce qui existe près de chez eux.

Damien explique sur son site «[…] qu’il existe au cœur même d’un des plus gros criminel écologique du monde, une tradition écologique ancienne, aussi dynamique sur le plan théorique qu’innovante en pratique. ». Pour ma part, je suis bien curieuse de voir ce que proposent ces communautés. Pas vous ? Par exemple, lors de ses recherches, Damien a fait la découverte des We-Moon. Une société farfelue composée exclusivement de femmes et interdites aux hommes de plus de 7 ans ! J’ai été curieuse de savoir s’il souhaitait les rencontrer. Si c’est le cas, aura-t-il le droit de pénétrer dans la communauté ? « Je ne les connais que par leur site Internet. Et pour le coup elles ne semblent pas du tout accueillantes ! Elles remercient explicitement les hommes de rester loin de leur communauté, ce qui me laisse peu d’espoir… Mais peut-être qu’un voyageur-philosophe transcende les genres ! ».

Oui, c’est ce qui le définit : un voyageur-philosophe. Un voyageur sans a priori, curieux, serein et réfléchi prêt à prendre la route. Partant avec quelques appréhensions mais pas celles auxquelles nous pensons. L’Amérique c’est grand ! 10 000 km c’est beaucoup et tu seras seul ! (des préoccupations assez terre à terre 😉 de mon côté). « Les appréhensions existent forcément dans ce genre d’aventure – même si la prise de risque physique est minime comparée à d’autres expéditions. Il est vrai que le milieu naturel est parfois peu accueillant et le milieu urbain violent. Certains animaux sont dangereux, certains humains à éviter. Mais ce sont plutôt des appels à la vigilance que des peurs véritables. Mon maître de yoga, Daniel Odier, se plaît à dire que de toute façon ce qu’on redoute arrivera mais pas du tout comme on l’imaginait ! Ensuite dans l’engagement physique, je redoute davantage des blessures (tendinites, douleurs de dos ou de genoux…) que la fatigue, l’effort ou la solitude qui me sont déjà assez familier. Et puis il y a un grand plaisir à l’organisation autonome de son effort, de ses repos, de ses décisions, de ses émotions. Enfin, quand on voyage seul on n’est jamais vraiment seul. Sans parler des liens imaginaires ou à distance par les moyens de communications, la solitude appelle l’interaction et la rencontre. L’immensité, la vastitude des U.S.A m’attire plus qu’elle ne m’effraie. Quant à la culture différente, c’est précisément cet ailleurs, ce sentiment d’étrangeté nomade, cette joie de l’adaptation caméléonesque qui sont excitants ! ».

©Untaking Space par Damien Delorme
Red Pine Lake, Wasatch Ranch, Salt Lake City, Utah_2013 ©Untaking Space par Damien Delorme

Le voyage Untaking Space – the U.S. Project est en grande partie autofinancé. Cependant, pour mener à bien son projet pédagogique, Damien a besoin d’un petit coup de pouce sur KissKissBankBank. Il lui manque la somme de 3 000€. Cette somme servira à financer le matériel multimédia (Go Pro, batteries, chargeur solaire…) nécessaire à la production de ses contenus pendant le voyage et l’hébergement et la maintenance de son site permettant l’échange avec les élèves.

Un grand merci à Damien pour ses réponses.

J’espère que, comme moi, ce projet vous a interloqué. Qu’il vous a rendu curieux(se), au point, de vouloir suivre ses péripéties. Si c’est le cas, je vous invite à suivre son carnet de route ici ou directement sur sa page Facebook. Alors que pensez-vous de son projet ?

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